La relève agricole : des gestionnaires, des entrepreneurs et des investisseurs.

La récente opinion, écrite par Alain Audet et publiée dans la Terre de Chez nous du 5 mars 2014 (ici), ramène dans le débat la question de la place à donner aux capitaux non agricoles dans le développement des entreprises agricoles québécoises, en particulier dans le soutien à la relève. Trop souvent les débats sur la relève amalgament, en raison de la prégnance du modèle de la ferme familiale, plusieurs questions qui devraient être distinctes : celle de l’emploi des jeunes agriculteurs et du renouvellement des gestionnaires ; celle de la création de nouvelles entreprises agricoles ; et finalement celle de la transmission des capitaux agricoles. Les deux premières sont, selon moi, les plus importantes pour la pérennité d’une agriculture dynamique au Québec.

Si l’accès à une main-d’œuvre salariée qualifiée est un enjeu majeur pour les entreprises agricoles québécoises depuis plusieurs années, celle du renouvellement des gestionnaires de ces entreprises va le devenir tout autant car l’agriculture change et les habiletés managériales requises se complexifient. Un processus d’innovation dynamique se déployant sur plusieurs plans, tant techniques que managériales, sera une condition nécessaire du succès futur de l’agriculture québécoise.

Pour pouvoir pleinement répondre à ces enjeux, il faut absolument sortir du modèle du gestionnaire-propriétaire qui domine aujourd’hui, et séparer le renouvellement des talents de l’accès aux capitaux. Par ailleurs, le renouvellement dans les entreprises agricoles existantes doit aussi s’accompagner d’un réel soutien à la création de nouvelles entreprises agricoles car il s’agit là d’un terreau fertile à l’innovation.

Alors que, dans beaucoup de secteurs, le financement de nouvelles entreprises repose sur un pari quant aux résultats futurs, celui de nouvelles entreprises agricoles peut s’appuyer sur un actif extraordinaire, les terres agricoles, qui ne disparaît pas avec l’entreprise qui l’exploite. En ce sens, il y a une réelle opportunité stratégique à favoriser l’épanouissement de partenariats entre créateurs d’entreprises agricoles et investisseurs intéressés par les terres agricoles.

Or, le débat politique actuel semble exclure cette possibilité sous prétexte de ‘’financiarisation’’ de l’agriculture. La réalité de l’agriculture québécoise est qu’elle est déjà très ‘’financiarisée’’ avec une dette courante dépassant les 12 milliards de dollars, entraînant des dépenses d’intérêts de plus de 400 million de dollars en 2012.

Ironiquement, aucun débat n’est possible sur une quelconque réforme de la gestion de l’offre alors que cette politique est en train de crouler sous propre poids en alourdissant indûment la dette agricole, en limitant les possibilités d’investissement et d’innovation, en compliquant l’épanouissement de la relève.

D’un côté, on refuse l’arrivée de nouveaux investisseurs au prétexte de protéger la relève, d’un autre on refuse de réformer une politique, créatrice de rente, qui entrave la relève. Une question se pose : voulons-nous le développement de l’agriculture pour créer de la richesse ? Ou alors s’agit-il de réserver la rente agricole aux seuls agriculteurs ?

Certes, il faut veiller à ce que l’arrivée de nouvelles catégories d’investisseurs soit structurante pour le milieu agricole. Aussi, il est nécessaire de se doter d’une meilleure connaissance et d’un meilleur suivi du marché foncier agricole. Cependant, il est probablement prématuré de vouloir l’encadrer sans en connaître plus précisément les acteurs, l’ampleur de leur implication, leur impact sur la dynamique des prix.

Le fonds d’investissement Pangea a cristallisé le débat sur l’investissement direct dans l’agriculture québécoise. Je reste extrêmement dubitatif sur les chances de succès de ce fonds car les informations parues dans la presse soulèvent beaucoup de questions (voir ici). Cependant, et par rapport aux enjeux de la relève, il existe d’intéressants modèles alternatifs d’investissement direct qui n’empiètent pas ou très peu sur les compétences de gestion des agriculteurs et leur offre la stabilité requise pour développer leur entreprise. Je noterai en particulier le cas de Bonnefield (ici), et je m’étonne que les institutions financières, pourtant très impliquées dans le financement des transferts d’entreprises, n’utilisent pas plus activement ce modèle d’investissement direct en agriculture.

Le financement des transferts d’entreprises agricoles pose la question de l’efficacité de l’allocation des différentes sources de capital au regard des revenus générés, de leur nature et de leur montant. La transmission des actifs agricoles peut se faire sous une multitude de formes et c’est de cette diversité qu’émergeront les solutions les plus efficaces une fois que les conditions favorables auront été créées pour répondre aux enjeux clés évoqués précédemment.

En conclusion, et au-delà de la question de la relève agricole, il s’avèrera nécessaire, à moyen terme, de développer des stratégies et politiques agricoles qui s’intéressent à la question de la capitalisation des entreprises agricoles et des chaînes de valeur associées. En particulier, le modèle Soutien du revenu / Gestion de l’offre – Endettement commence à montrer ses limites. Le seul maintien des fermes familiales ne peut tenir lieu ni de stratégie de développement, ni d’objectif de politique publique.

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